Le désir d’autogestion ne naît pas seulement du refus du salariat traditionnel. Il est indissociable d’une envie de changer les choses en commençant tout de suite d’agir sur soi et son environnement proche. Les analyses et programmes de nos camarades d’extrême gauche (organisations politiques, syndicales et associatives) nous laissent toujours extrêmement dubitatifs sur l’écart
entre la pertinence de la critique du système libéral mondial et la faiblesse des représentations du type de société souhaitée.
Il va de soi que nous sommes d’accord sur la critique du libéralisme, de l’échange inégal Nord-Sud, sur les revendications des chômeurs, des sans logis, des sans papiers, sur les revendications pour travailler moins, être payé plus, avoir une bonne protection sociale, etc. Mais quelles valeurs sous-tendent tout cela ? L’égalité, la coopération, la solidarité. Pourquoi ne les mettons nous pas en avant comme organisant concrètement notre société future ? Pourquoi ne les mettons-nous pas en oeuvre partout où et dès que cela est possible ?
Contre l’exotisme de gauche
Tous à Porto Alegre ! L’engouement pour la démocratie participative à la brésilienne touche tous les mouvements de gauche et même au-delà. Si on ne peut que souscrire à l’ensemble des thématiques et revendications qui ont été
développées à Porto Alegre, il faut également s’interroger sur la résurgence de l’exotisme dans la lutte anti-mondialisation qui vient souvent masquer que des alternatives existent et sont possibles, ici et maintenant. N’y a-t-il pas dans cet enthousiasme une nouvelle variété d’exotisme dont la gauche française est
friande ? Après le Chiapas, Porto Alegre. Et ce après, et en vrac, le Portugal, la Chine, Cuba, la Yougoslavie… Toujours cet « ailleurs », à la fois proche et lointain, où les luttes et les pratiques seraient plus riches et fécondes.
De la « mondialisation » et de ces méfaits,
on nous parle. Mais l’ennemi, ce sont les gigantesques entreprises mondialisées, le système financier et boursier mondial, l’OMC et le FMI, etc. Réserver toute activité militante à la critique de ces organismes, lointains et inaccessibles, c’est renvoyer à un futur lointain toute
possibilité de changement. Des alternatives développées dans les pays du sud, on nous parle également. Mais on peut s’étonner de l’étrange silence sur ce qui nous est proche géographiquement. Certes, de manière cyclique revient le coup de projecteur sur les ravages du chômage et des processus d’exclusion. Mais les exclus, eux aussi participent de cette mécanique de l’ailleurs proche-lointain par leur exclusion même. En revanche, combien
de reportages, d’émissions, de mobilisations et interpellations sur la violence du monde du travail, sur la condition ouvrière, sur la hiérarchie omniprésente dans notre société, sur les luttes et les pratiques d’ici et de maintenant ?
Travailler à changer le monde ici aussi
Il va de soi qu’il faut lutter pour plus de justice dans les rapports nord-sud, soutenir le commerce équitable, exiger la taxation des opérations boursières, manifester
contre le FMI et la Banque Mondiale et s’intéresser aux pratiques et aux luttes d’ailleurs. Il n’en reste pas moins
que cet engouement pour l’exotisme, alors même qu’on se satisfait du silence qui règne ici autour de notre insatiable appétit de pouvoir et de richesses, est
pour le moins suspect.
Entreprise autogérée, nous ne sentons que très épisodiquement l’intérêt de nos camarades de gauche. Qui ne cessent pourtant de parler de « mise en commun de pratiques économiques et sociales alternatives », de renforcer la « conviction qu’un monde plus juste est possible » et de « contribuer à sa construction ». Mais nous constatons que l’on appuie peu les quelques expériences (malheureusement encore trop rares) où les décisions se prennent collectivement, où le salaire est égal pour tous, où le refus de la hiérarchie est une
préoccupation constante. Il est urgent d’interroger les pratiques du quotidien, au travail, dans la vie de tous les
jours, pour essayer d’appliquer ici et tout de suite les principes célébrés ailleurs. Pour qu’ils ne suscitent pas seulement l’enthousiasme lorsqu’ils sont développés à quelques milliers de kilomètres.
Une utopie même pour l’extrême gauche ?
Deux principales questions « de fond » nous sont régulièrement opposées sur le fonctionnement de structures autogérées. Celle de la taille critique audessus de laquelle une structure ne peut plus être autogérée intégralement et celle de la généralisation du modèle. Les
deux questions se rejoignent d’ailleurs et sont le plus souvent complétées par nos camarades d’extrême gauche par
l’inévitable affirmation que des îlots autogérés dans une société qui ne l’est pas sont impossibles. Les pouvoirs en place ne les toléreraient pas et leur créent des conditions impossibles. Seules des luttes autogérées peuvent mener à la prise du pouvoir global et à la mise en place d’une société entièrement autogérée. Il semble pourtant que développer des initiatives autogérées ne nuit en rien à une lutte plus globale s’attaquant aux fondements
de la société actuelle. Au contraire, elle montre que même en environnement » hostile » des groupes parviennent à définir des bases différentes aux relations humaines.
Revendications et expérimentations pratiques peuvent donc être menées de front. Autant que les luttes autogérées auxquelles se limitent (mais c’est déjà extrêmement pertinent) nos camarades libertaires, vivre concrètement
l’autogestion est extraordinairement formateur, politiquement, économiquement, socialement et humainement. Ceux qui vivent l’autogestion ont une pensée qui reste le plus souvent extrêmement critique et concrète. Ils sont de tous les combats, de tous les rassemblements… et sont toujours un peu surpris de l’arrêt à un certain type de critiques de la part de leurs camarades de gauche, tant sont possibles les passages à l’acte, les réalisations
concrètes et enrichissantes.
Quant aux difficultés que peut connaître une entreprise autogérée, voire son échec économique complet, on ne peut
évidemment les nier. Celle-ci peut être effectivement amenée à baisser les salaires, mettre au chômage technique,
voire licencier. Et cela peut être encore plus difficile à vivre pour ceux qui ont très peu de moyens, financiers ou culturels. Mais ces difficultés et ces échecs économiques ne sont pas plus nombreux que ceux des entreprises traditionnelles. Rappelons qu’il y a en France près de 50
000 faillites par an (dont plus de la moitié concernent des entreprises de moins de 5 ans) et les conséquences sur les personnes y sont infiniment plus violentes. A tous points de vue, l’autogestion en situation de crise est moins pire. les salariés ne paient pas la note plus que les patrons.
Difficile enfin d’évaluer la taille critique
d’une structure autogérée, tant les expériences sont diverses. Si la plupart des structures sont de petites tailles, certaines exceptions notables ont montré que l’autogestion était possible à grande échelle. À un certain stade, sans remettre tout en cause, il est probable qu’il faut adopter un fonctionnement répartissant le travail à des sous-groupes et ne faire appel à tous
que pour les grandes décisions. Mais il est possible aussi d’essaimer en créant une structure soeur, appuyée sur la première pour le démarrage puis autonome par la suite même si demeurent des passerelles et des synergies.
Notre propos est donc simplement d’inciter à la pratique. La société dans laquelle nous vivons n’est pas absolument
déterminée, pas la seule possible. De la multiplication des expériences peuvent naître de nouvelles manières d’envisager les choses, des modes d’organisation et de vie différents, etc. Qui peut dire aujourd’hui ce que nous sommes capables d’inventer et d’imaginer ? Si les étatsmajors des multinationales dominent le monde, la réponse n’est pas seulement dans la création d’organisations mondiales d’opposition à ces multinationales. Il faut qu’il y ait une traduction concrète dans notre vie quotidienne et dans nos valeurs
de cette opposition. Or, toute critique et toute revendication sur la hiérarchie des salaires et des fonctions ont totalement disparue. Tout juste se scandalise-t-on des rémunérations et des stocks options des
grands patrons, sans que cela interroge sur l’écart de rémunération entre soi et son supérieur ou son inférieur hiérarchique. Quelle organisation fait aujourd’hui son cheval de bataille de la réduction, sinon de la disparition, de l’échelle des salaires ?