Une Fabrique de Libertés – Le Lycée autogéré de Paris

Pour commémorer ses 30 ans, le lycée autogéré de Paris vient de publier Une Fabrique de libertés – Le lycée autogéré de Paris. Un livre qui lui ressemble.

Pour commémorer ses 30 ans, le lycée autogéré de Paris vient de publier Une Fabrique de libertés – Le lycée autogéré de Paris. Un livre qui lui ressemble.

Le lycée autogéré de Paris a été créé en 1982, à peu près en même temps que le lycée expérimental de Saint-Nazaire, le collège lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair et le centre expérimental pédagogique maritime en Oléron. Ces quatre lycées expérimentaux ont été les seuls agréés par le ministère de l’Éducation nationale à la suite de l’élection de François Mitterrand et à la nomination d’ Alain Savary comme ministre de l’Éducation nationale, et ils existent toujours aujourd’hui.

Le livre est divisé en deux grandes parties : la première présente les différents aspects du LAP (pédagogie, fonctionnement…) et la seconde le récit de la première année scolaire 1982-83.

Une description en marqueterie du fonctionnement du LAP

La première partie, « Fabriquer de la liberté », est l’addition organisée de textes écrits par des enseignants et des élèves. Trois grands thèmes organisent les textes de la première partie :

La pédagogie (probablement pour équilibrer les chapitres, ce thème est un peu artificiellement divisé en deux chapitres) avec des textes sur la libre fréquentation (grand principe de fonctionnement du LAP et objet semble-t-il d’interminables interprétations au fil du temps) ; l’accompagnement des élèves ; le travail par projets et en ateliers ; l’interdisciplinarité (ou pluridisciplinarité, voire métadisciplinarité !) ; les voyages.

L’autogestion avec des textes sur les différentes instances de prises de décisions que le LAP s’est donné : assemblée générale, réunion générale de gestion, commissions (tout particulièrement la commission justice), réunion d’équipe d’enseignants (avec en particulier la question de la cooptation des nouveaux enseignants).

L’intégration avec des textes sur comment enseignants comme élèves ont vécu leur intégration et leur compréhension progressive du fonctionnement du LAP.

Selon le principe même du LAP, chaque auteur a écrit librement et les textes sont très personnels. Cela va du texte théorique (un peu indigeste…) au portrait satirique (« Le syndrome du lycéen sans cartable ») en passant par le simple témoignage ou le descriptif de fonctionnement.

Une première année mouvementée

La seconde partie, « 1982-1983, la première année du LAP », est écrite par l’un des fondateurs à partir de ses très nombreuses notes de l’époque, de documents… et de souvenirs. Les rencontres et les envies initiales, les démarches et négociations administratives (et médiatiques), l’ouverture dans des conditions matérielles insensées, la mise en place du fonctionnement autogéré (pas si différent de celui d’aujourd’hui semble-t-il), les conflits (souvent violents) entre les enseignants, entre les élèves et entre les élèves et les enseignants, les AG houleuses, la continuation permanente des négociations avec le ministère pour le maintien de l’expérience, l’évaluation interne et externe (non sans difficultés) de l’expérience, l’atténuation des conflits, des témoignages d’élèves…

Un livre qui ressemble au LAP

Un reproche ?

Cette remarque pourrait être un reproche. Nous, lecteurs, ne sommes pas au LAP et nous attendions peut-être un exposé plus « académique », avec un exposé construit, argumenté et complet du fonctionnement du LAP et de son évolution. La juxtaposition de textes, certes organisée, ne répond guère à cette demande, sauf peut-être le chapitre sur le fonctionnement autogéré du lycée, le mieux construit et le mieux écrit (et c’est tant mieux en ce qui concerne la thématique de ce site).

Certes, aucun sujet n’est totalement absent, encore qu’il n’y a vraiment rien sur les données de base de la sociologie comme l’âge, le sexe, l’origine socioprofessionnelle, etc. des enseignants comme des élèves et sur les rapports hommes/femmes, aussi bien côté enseignants que côté élèves. Mais nombre de sujets sont simplement évoqués par un texte et on aimerait souvent en savoir plus et plus complètement. Par exemple, peut-être les spécialistes en pédagogie s’y retrouveront-ils dans les différents textes, mais le lecteur ordinaire note qu’il y a des références à Freinet et à l’analyse institutionnelle, au moins à l’origine, mais on ne sait pas précisément si il y a un corps d’objectifs et de méthodes pédagogiques partagé par les enseignants et lequel. On ne sait pas non plus ce qu’il en est finalement de la préparation au bac pour ceux qui la choisissent. Autre exemple, on ne sait pas non plus sur quels critères se fait le recrutement des élèves.

Dernier exemple (il y en aurait bien d’autres) : le tirage au sort. Il est évoqué une fois (pour dire qu’il n’a pas été retenu, sans plus) dans le récit de la première année. Or, il pourrait être un outil pédagogique pour signifier « tout le monde peut faire ce qu’il y a à faire », pour organiser de manière égalitaire la prise en charge du fonctionnement et lier ainsi autogestion et responsabilité. Ce fondement de la démocratie n’existe plus que dans les jurys d’assises… mais pas dans la commission justice du LAP, alors même que le texte la concernant souligne la démagogie dans le processus électoral. Pourquoi donc l’obsession de la démocratie élective et représentative ?

Une réalité

En fait, il est probable que ce livre ne pouvait pas être autrement dans la mesure où il était écrit par le LAP. Ses auteurs nous invitent comme si nous étions de nouveaux élèves ou de nouveaux enseignants à nous intégrer au LAP. Or, deux textes, l’un d’un enseignant et l’autre d’un élève, montrent très bien ce que processus a de lent, de progressif, d’incompréhensible, souvent apparemment d’incohérent ou de contradictoire. Le lycéen comme l’enseignant expliquent qu’il leur a fallu des mois , quelquefois des années, et uniquement par la pratique et dans la relation à l’autre, pour comprendre le but et la raison de telle ou telle activité ou telle ou telle procédure de fonctionnement. Le lecteur subit un peu la même situation quand il commence le livre et peut se dire « Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Où veulent-ils en venir ? », mais peu à peu la vision s’étoffe, se complète et acquiert de la cohérence, mais jamais complètement…

Il est probable qu’un exposé « académique » sur le LAP ne donnerait au fond qu’une vision plus partielle et partiale de ce qu’il est vraiment, y mettrait un ordre qui ne serait qu’un des multiples ordres sous-jacents à toute pratique. Le grand mérite de ce livre est d’essayer de nous montrer cette multiplicité (et cette remarque n’est en rien une concession à la « complexité » évoquée par l’un des textes).

Une Fabrique de Libertés – Le Lycée autogéré de Paris, éditions Repas, 2012, 430 pages, 23 €