La société contre l’État

Les éditions de Minuit ont réédité en poche le livre de Pierre Clastres. L’occasion de revenir sur ce double « classique », de l’ethnologie et de l’anarchisme, paru en 1974, il y a bientôt 40 ans.

Les éditions de Minuit ont réédité en poche le livre de Pierre Clastres. L’occasion de revenir sur ce double « classique », de l’ethnologie et de l’anarchisme, paru en 1974, il y a bientôt 40 ans.

Pas seulement sans, mais contre l’État

Dés le premier chapitre, Pierre Clastres présente sa thèse. L’anthropologie et l’ethnologie classiques présentent les sociétés comme évoluant progressivement vers une structuration avec pouvoir et État. Elles admettent que les sociétés primitives sont sans État, mais ce n’est qu’un stade dans un devenir. Pierre Clastres renverse la perspective : les sociétés primitives ne sont pas seulement des sociétés sans État, mais des sociétés contre l’État ; les rapports sociaux mis en place visent à éviter et à contrecarrer toute apparition de pouvoir et ainsi, même si elles n’en connaissent pas l’existence, d’embryon d’État.

On imagine l’intérêt qu’a suscité l’ouvrage, au-delà des ethnologues (déjà séduits par l’excellent Chronique des indiens Guayaqui paru dans la légendaire collection Terre humaine en 1972), chez les critiques de l’État de tout poil.

Un chef sans pouvoir

Le chapitre 2, « Philosophie de la chefferie indienne » reste dans le droit fil de la thèse initiale. Le chef de tribu indienne n’a aucun pouvoir car il ne dispose d’aucun moyen de coercition. Il n’est qu’un « faiseur de paix » lorsque des conflits apparaissent entre les membres de la tribu. Pour ce faire, il ne dispose que de ses qualités de négociateur et de son éloquence. Cette maîtrise de la parole, essentielle dans la désignation du chef, a pourtant un statut ambiguë puisqu’il semble que personne n’écoute vraiment le chef lorsqu’il parle. Enfin, le chef doit impérativement être très généreux et doit distribuer beaucoup plus qu’il ne reçoit. Si il venait au chef l’idée de contraindre un ou des membres de la tribu, la réaction serait immédiate : l’abandon du chef en tant que chef par ce ou ces membres. Clastres insiste sur le fait que cette mise à l’écart de la société du chef dénué de tout pouvoir n’est pas un « hasard » mais une « volonté » de la société.

La Société contre l’État

Le lecteur peut ensuite être un peu désemparé par les chapitres suivants qui paraissent traiter de différents sujets n’ayant, apparemment, qu’un rapport plus ou moins proche avec la thèse exposée initialement. Sentiment renforcé par le fait qu’on entre dans le « dur » de l’ethnologie et que chaque chapitre est un article déjà publié dans les années 1960 dans différentes revues. Mais comme c’est intéressant et qu’il s’agit aussi, en fil rouge, d’une critique de l’anthropologie et de l’ethnologie classiques, on continue aisément la lecture.

Qu’en est-il des structures de la parenté dans les sociétés indiennes d’Amérique du sud ? Qu’en est-il de la démographie de l’Amérique précolombienne ? Quelle division du travail ? De quoi rient les indiens ? Quelle pensée religieuse et quel rôle des chamanes ? Quel rôle des rites d’initiation de passage à l’âge adulte ? Autant de chapitres apparemment divers mais dont les conclusions vont être reprises brillamment dans le chapitre terminal, « La Société contre l’État », éponyme du livre.

Clastres reprend d’abord l’analyse économique et technologique des sociétés primitives développée notamment par Sahlins dans Âge de pierre, âge d’abondance (Gallimard, 1976) : dans les sociétés primitives, on travaille peu et on ne recherche pas de nouvelles technologies, parce que les besoins sont réduits à l’essentiel et qu’il n’y a aucun souci d’accumulation ; la nature est assez « généreuse » pour fournir, presque au jour le jour, ce dont on a besoin. Mais Clastres ne considère pas que cette dimension économique soit essentielle quand à la question de l’État. Des sociétés avant le néolithique et après le néolithique, mais aussi avant et après la conquête de l’Amérique, peuvent être des sociétés sans État, et ceci même si leur « mode de production » a pu changer. C’est donc une dimension proprement politique qu’il faut analyser pour comprendre l’apparition de l’État dans toutes les sociétés avec État et qui ont toutes été auparavant sans.

Mais alors, comment apparaît le pouvoir politique dans des sociétés qui se sont construites, non pas sans, mais contre ? Clastres reprend alors les différents points de son analyse de l’absence de pouvoirs dans la société primitive et donne en plus des exemples de tentatives de prises de pouvoir par des chefs (toujours à la suite de guerres) qui ont totalement échoué car la société primitive est bien construite contre le pouvoir et l’inégalité. Rien ne permet donc l’apparition d’un « vrai » chef ni celle de différentiation de groupes sociaux au sein de la société primitive. Alors, « D’où vient le pouvoir politique ? Mystère, provisoire peut-être, de l’origine. » Clastres suggère tout de même que une grande partie de l’explication pourrait tenir à l’évolution démographique des tribus indiennes qui, en grossissant, verraient évoluer le statut de leurs chefs, mais aussi, paradoxalement, de ceux qui tentaient de s’opposer à cette apparition du pouvoir, les chamanes.

Absence du pouvoir?…

N’étant pas anthropologue ou ethnologue, il est difficile de discuter les informations contenues dans l’ouvrage de Clastres. Néanmoins, en simple lecteur ordinaire, on peut se poser quelques questions.

Tout au long du texte, ces sociétés sont constamment valorisées. Pas seulement pour contrecarrer l’anthropologie et l’ethnologie classiques dévalorisantes à leur égard, mais en soi, pour leur refus du pouvoir et leur égalitarisme fondamental. Or, Clastres, pour mener sa démonstration, décrit nombre de faits, sans les interroger, qui sont extrêmement troublants.

Ainsi, il apparaît dans le livre que le chef, prétendument sans pouvoir, en récupère l’intégralité en cas de guerre ou de famine. Son pouvoir devient alors absolu. Serions-nous dans la métaphore habituelle des anti-autogestionnaires de l’indispensable chef d’orchestre pour faire de la bonne musique ou, mieux encore, dans celle du capitaine dans la tempête dont le pouvoir ne peut être partagé, au risque du naufrage ?

De même, dans ces sociétés prétendument sans pouvoir, le livre montre des chamanes susceptibles d’entraîner des foules sur des centaines de kilomètres jusqu’au bord de la mer pour les amener au paradis. Et la mer ne s’ouvrant pas, ce n’est bien entendu pas la « compétence » du chamane, source de son pouvoir, qui est mise en cause mais le manque de foi du commun des mortels… Il est vrai que Clastres, à la toute fin du livre, suggère que dans le discours des prophètes gît peut-être le discours du pouvoir.

Dans ces sociétés prétendument sans pouvoir, le livre montre, non pas une simple division du travail, mais bien une domination et une exploitation des femmes, objets de l’échange exogamique d’une part et d’autre part agricultrices infatigables tandis que le « guerrier » se prépare à ou se repose de la chasse et de la guerre, toutes deux très intermittentes. Certes la démocratie athénienne était déjà quelque chose, même si elle était greffée sur un système esclavagiste et excluait les femmes ; certes le suffrage universel masculin a été une grande conquête ; mais tout de même, il est troublant en 1974 de pratiquement décerner un brevet d’anti-pouvoir et d’égalitarisme à des sociétés où règne une telle « valence différentielle des sexes » ou une telle « domination masculine ».

… mais certainement pas absence de coercition par la norme

Plus troublant encore est le fait que Clastres ne se pose que la question du pouvoir sous sa forme de délégation et jamais sous celle des normes. Or, celles-ci apparaissent très fortement et très violemment. Ainsi, dans le chapitre sur l’homosexuel, celui-ci ne peut exister que si il devient complètement une femme en en assumant tous les rôles et toutes les fonctions. Celui qui, probablement non homosexuel, faillit dans son rôle de guerrier mais ne veut pas être rangé du côté des femmes est l’objet de railleries et de harcèlement. Donc, pas d’homosexuel sans être une femme et pas d’homme sans « virilité ».

Très troublant également, le chapitre sur l’initiation extraordinairement violente à l’âge adulte dans les tribus indiennes. Cette initiation est uniquement présentée par Clastres comme un apprentissage de l’égalité de tous dans la tribu et du refus de l’instauration du pouvoir. Or, les rites d’initiation du passage à l’âge adulte sont probablement une des choses les plus répandues dans tous les types de sociétés, avec ou sans pouvoir, avec ou sans hiérarchie, avec ou sans État. Et on ne voit pas ce que l’extrême violence dans ce domaine des tribus indiennes peut avoir à voir avec l’inculcation d’un égalitarisme fondamental. Ces rites sont généralement analysés comme l’inculcation et l’acceptation des normes sociales par les jeunes devenant adultes. L’extrême violence de ces rites dans les tribus indiennes pourrait plus simplement se traduire par une extrême prégnance et violence des normes de ces tribus.

Enfin, et peut-être surtout, à la toute fin du livre (page 180), comme pour couronner son éloge de la société primitive dans son refus de l’État, Clastres écrit :
« La propriété essentielle de la société primitive, c’est d’exercer un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose, c’est d’interdire l’autonomie de l’un quelconque des sous-ensembles qui la constituent, c’est de maintenir tous les mouvements internes, conscients et inconscients, qui nourrissent la vie sociale, dans les limites et dans la direction voulues par la société. La tribu manifeste entre autres (et par la violence s’il le faut) sa volonté de préserver cet ordre social […]. Société donc à qui rien n’échappe, qui ne laisse rien sortir hors de soi-même, car toutes les issues sont fermées. »
Cela laissera probablement nombre de lecteurs perplexes sur les bienfaits de ce type de sociétés.

Ces quelques questionnements ne visent que l’éloge appuyé et constant que fait Clastres de ces sociétés primitives ; éloge qui, 40 ans après la publication de l’ouvrage, apparaît un peu, osons le dire, comme celui d’un mâle hétérosexuel peu gêné par des normes sociales qui ne le défavorisent pas trop. Mais l’ouvrage garde toute sa valeur et son importance aussi bien scientifique que « militante », d’autant qu’il est lisible par tous et passionnant.

Pierre Clastres, La Société contre l’État, éditions de Minuit, collection Reprise, 2011 (première édition, 1974), 9 euros