L’autogestion, c’est pas de la tarte !

À nouveau un livre de presque 40 ans, non réédité et disponible seulement d’occasion ou en bibliothèque. Le point d’un homme sur 25 ans de pratique autogestionnaire, bien avant 1968.

À nouveau un livre de presque 40 ans, non réédité et disponible seulement d’occasion ou en bibliothèque. Le point d’un homme sur 25 ans de pratique autogestionnaire, bien avant 1968.

Le complément de Faire des hommes libres – Boimondau et les communautés de travail à Valence

Après le récit d’une enfance très pauvre dans la montagne savoyarde et d’une jeunesse très turbulente à Paris, entre anarchisme et communisme, l’essentiel du récit de Marcel Mermoz est constitué de sa participation à la communauté de travail de Boimondau. Il est donc très recommandé de lire avant Faire des hommes libres – Boimondau et les communautés de travail à Valence pour connaître globalement l’histoire et le fonctionnement de Boimondau. Le livre de Marcel Mermoz est alors un témoignage de l’intérieur qui apporte des éclairages sur la réalité du fonctionnement de Boimondau et leur conception de l’autogestion avant même que le mot n’apparaisse.

D’indispensables dirigeants, et de « bons »dirigeants

Pour qu’une communauté de travail fonctionne, il lui faut un chef. Élu, certes, mais un chef. Pendant son mandat, même si celui-ci est révocable à tout moment, il décide tout ce qu’il veut et les autres exécutent sans broncher, même si il consulte avant de décider. C’est le point de vue de Mermoz et c’est à l’évidence celui de Barbu, le fondateur et premier dirigeant de Boimondau.

Ce chef doit non seulement être charismatique, mais doit en quelque sorte aimer le pouvoir. Et il utilise tous les moyens, y compris la manipulation et l’abus de pouvoir de la parole, pour y arriver, s’y maintenir et faire passer son point de vue et ses décisions.

Aux yeux de Mermoz, il est clair que Boimondau n’a existé et duré que par Barbu et lui, et qu’une fois écartés l’un après l’autre, Boimondau n’a pu que péricliter.

Un projet global et pas seulement professionnel

Boimondau ne visait pas que l’organisation collective d’un groupe de travail. La communauté se préoccupait de tous les aspects de la vie de ses membres : famille, loisirs, culture, santé… et même attitudes et comportements. Cela posait des problèmes sur la fixation des rémunérations dont une part était fixée sur la productivité professionnelle, une autre sur le « mérite » social, la participation à la vie collective, et une autre sur la situation de famille. Ce souci d’« équité », au-delà de l’égalité, nécessitait des discussions et des ajustements constants.

Les femmes

Mermoz fait preuve d’une incroyable misogynie ; certains passages font dresser les cheveux sur la tête. On voit dans le livre sur Boimondau que si Barbu était moins provocateur, il avait une vision profondément chrétienne de la famille et, pour lui, la place de la femme est avant tout celle de la mère de famille.
Toutefois, il y a des femmes ouvrières à Boimondau, et surtout il y a une reconnaissance économique du travail domestique dans toutes ses dimensions. On a beaucoup discuté, et combattu, l’idée de salaire pour les mères au foyer dans la deuxième génération (celle apparue dans les années 1960-1970) du féminisme. Mais l’attitude de Boimondau échappe à cette critique : elle combat à la fois l’idée patriarcale d’un salaire masculin familial (l’homme doit faire vivre l’ensemble de sa famille avec son seul salaire), l’idée d’un salaire féminin d’« appoint » et l’idée d’un travail domestique féminin gratuit. Le travail domestique et d’éducation y est pleinement reconnu.
Néanmoins, la vision chrétienne de Barbu, la vision anarcho-communiste de Mermoz et les faits racontés laissent penser que patriarcat, misogynie et phallocratie devaient être bien présents dans Boimondau.

Continuité et discontinuité

Après avoir quitté la direction de Boimondau, Mermoz intègre la direction de la fédération des communautés de travail. Celle-ci a regroupé jusqu’à 70 structures. Généralement sous forme de Scop, les communautés de travail, par leur radicalisme, sont très en marge dans la Confédération générale des Scops. Pour autant, 70 communautés de travail, ce n’est pas rien. Or, non seulement elles sont largement oubliées, mais elles l’étaient déjà dans les années 1970 par les autogestionnaires de l’époque. Certes, l’emblématique Boimondau disparaît en 1968, mais les protagonistes du mouvement des communautés de travail étaient encore là. Aucune transmission ne s’est effectuée, sauf isolément comme la parution du livre de Mermoz en 1978.

Le mouvement est très marqué par le christianisme et les anarcho-communistes comme Mermoz y sont minoritaires ; il est donc très éloigné des partis politiques et des mouvements de la gauche radicale de l’époque. En 1965, lorsque Marcel Barbu est candidat à l’élection présidentielle, cette candidature apparaît simplement, et massivement, comme celle d’un farfelu (il fait 1 % des voix et ce sont principalement celles de ceux qui l’ont pris pour un farfelu !). Le mouvement aurait pu être relayé par la CFDT encore très marquée par ses origines chrétiennes, mais les préoccupations des syndicalistes sont très éloignées des mises en pratique des communautés de travail.

Pour autant, les communautés de travail auront été un des multiples maillons de la chaîne continue depuis les débuts de la révolution industrielle de ceux qui ont pensé qu’une autre manière d’organiser les rapports sociaux, ici et maintenant, était possible.

Marcel Mermoz, L’autogestion c’est pas de la tarte !, éditions du Seuil, 1978