De l’autogestion – Théories et pratiques

La CNT (région parisienne) fait un point historique sur l’autogestion, son actualité dans le syndicalisme (notamment celui de la CNT) et dans les pratiques sociales ou d’entreprises.

La CNT (région parisienne) fait un point historique sur l’autogestion, son actualité dans le syndicalisme (notamment celui de la CNT) et dans les pratiques sociales ou d’entreprises.

Aux origines du mot… et du débat français

Démarche originale, les auteurs ne commencent pas, comme traditionnellement dans les textes libertaires, par la Commune de Paris ou Makhno ou la Catalogne, mais par l’apparition du terme « autogestion » et du débat politique qui le fait naître dans les années 1950-1960. Ce panorama est très intéressant à rappeler en cette longue période (une vingtaine d’années !) de pénurie éditoriale sur le sujet. Il montre que tout s’est passé entre des penseurs marxistes en rupture de parti communisme ou de trotskisme et des penseurs libertaires : Bourdet, Castoriadis, Guérin, Guillerm, Gurvitch, Lefebvre, Lefort, Naville, mis ici par ordre alphabétique, mais les auteurs insistent particulièrement sur les apports de Yvon Bourdet et Henri Lefebvre. Les contextes international (Hongrie, Yougoslavie, Algérie…) et national (critique du stalinisme et de la SFIO, guerre d’Algérie…) sont évidemment rappelés. Les auteurs précisent ensuite les définitions de l’autogestion proposées dans les années 1960. Ce n’est qu’alors qu’ils font intervenir des auteurs plus anciens, tout particulièrement Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek.

État, classes sociales et syndicalisme

S’appuyant surtout sur les analyses de l’excellent Alain Bihr (excellent en particulier pour ses analyses du FN et ses travaux sur les inégalités), les auteurs présentent ensuite une analyse des rapports sociaux de classes au XXe siècle. L’État reste l’instrument de la domination de la bourgeoisie et de la reproduction du capitalisme, mais sa fonction d’encadrement lui donne une autonomie relative vis-à-vis de la classe dominante. Ainsi, entre la bourgeoisie et le prolétariat est apparue une nouvelle classe, la classe de l’encadrement, fortement liée, directement (fonctionnaires) ou indirectement (diplômes), à l’État.

Cette classe a des intérêts différents de la bourgeoisie et du prolétariat. Son objectif est de conquérir l’État pour le mettre à disposition de ses intérêts propres en ménageant la classe dominante (version sociale-démocrate) ou en la remplaçant (version léniniste). Pour ce faire, elle mobilise le prolétariat en le trompant. L’État reste donc un ennemi absolu puisque instrument de domination des deux classes tout aussi absolument adversaires du prolétariat.

Les auteurs passent ensuite en revue les différentes formes d’organisation d’un prolétariat autonome. La condition première est que cette organisation soit elle-même autogérée. Le parti politique n’est là que pour prendre le pouvoir d’État. L’association est par définition interclassiste et intègre des membres de la classe d’encadrement qui prend rapidement le pouvoir. Les organisations temporaires et spontanées ne s’inscrive pas dans la durée.

Reste le syndicat. Un chapitre est alors consacré aux grandeurs et misères du syndicalisme réel. Pratique des permanents et bureaucratisation font passer la plupart des syndicats du côté de la classe d’encadrement. Reste la CNT. Un chapitre est consacré aux orientations générales de la CNT, notamment à son organisation en syndicats d’industrie et interprofessionnels. Organisation originale, différente des autres confédérations, et intéressante.

L’ouvrage se clôt sur les émergences de pratiques autogestionnaires dans la société actuelle. Quelques expériences d’entreprises et de lieux autogérés sont brièvement décrites. Beaucoup plus intéressante est l’analyse produite, à travers les travaux de Bernard Friot sur le salariat et la cotisation sociale, sur la Sécurité sociale comme manifestation de ce que pourrait être une socialisation autogestionnaire de la société.

Quelques chapitres un peu disparates mais intéressants

Plusieurs chapitres paraissent un peu « collés » mais n’en sont pas moins fort intéressants. Un texte d’un libertaire espagnol des années 1920 très anticipateur. Un texte sur la littérature prolétarienne (où l’on regrette de ne pas voir mentionnés La parole ouvrière d’Alain Faure et Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires ou Le Savant et ses pauvres). Une expérience pédagogique kanake.

Quelques restrictions

Au total, ce livre clair et pédagogique permettra de bien comprendre les origines de l’autogestion en France et ce qui explique les objectifs et le mode de fonctionnement de cette organisation particulière au sein du mouvement libertaire que constitue la CNT. On regrettera d’autant plus quelques erreurs historiques.

En une dizaine de pages, les auteurs « analysent » le PSU et la CFDT des années 1970 comme de simples récupérateurs opportunistes de l’idée autogestionnaire, les seuls héritiers légitimes dès les années 1970 étant les organisations libertaires.

Rappelons d’abord simplement qu’un seul des penseurs principaux aux origines de l’autogestion en France, selon les auteurs eux-mêmes, est un libertaire, Daniel Guérin. En revanche, deux sont à l’origine du PSU et y resteront au moins jusqu’au début des années 1970 : Alain Guillerm, « complice » d’Yvon Bourdet, et Pierre Naville.

Certes, Michel Rocard, alors secrétaire national du PSU, ne croyait déjà pas à l’autogestion, mais il était obligé de le dire car la majorité des militants soutenait cette option. La meilleure preuve en est que, lorsqu’il décide en 1974 de rejoindre le PS de Mitterrand, il n’entraîne derrière lui qu’un tiers des adhérents et la majorité maintiendra un PSU autogestionnaire, en dépit de diverses scissions (plus autogestionnaires encore ?), au moins jusqu’en 1981 sinon en 1989 où de fait il disparaîtra de la scène.

Il en va de même de la CFDT. Si une lutte autogestionnaire (en fait autogérée plus qu’autogestionnaire) est emblématique de la période, c’est Lip, constamment évoquée y compris par les libertaires. Qui oserait dire à Charles Piaget, membre de la CFDT et du PSU, qu’il n’était qu’un opportuniste ?! Il en va de même de Frédo Krumnov, plus oublié aujourd’hui mais quasi rival d’Edmond Maire à la tête de la CFDT, également dirigeant de la CFDT et membre du PSU.

Si, en raison de toute leur histoire, la référence à l’autogestion est immédiatement une évidence pour les libertaires, néanmoins l’essentiel du mouvement autogestionnaire et de la popularisation de l’autogestion dans les années 1970 a été au PSU et à la CFDT. Ses militants se sont peut-être trompés dans leur tactique ou leur stratégie ; ils ont été trahis par leur direction ; ils sont devenus minoritaires dans leur organisation, tout particulièrement à la CFDT ; et ils ont échoués. Mais en aucun cas il s’agissait d’opportunisme.

Autre problème. Lorsque est évoquée la Sécurité sociale comme prémices d’une socialisation autogestionnaire, les auteurs mentionnent que l’État s’est emparé et a dénaturé ce qui était à l’origine réellement des prémices puisque la Sécurité sociale avait été conquise et gérée par les syndicats. Ils oublient alors de dire que ces syndicats étaient ces affreux syndicats réformistes et/ou bureaucratisés devenus des suppôts de la « classe d’encadrement ». Dans la rigueur de l’analyse qu’ils déploient par ailleurs, ils devraient dire que la Sécurité sociale n’est qu’un instrument de collaboration de classes, partie du grand compromis fordiste et keynésien (ce qui a d’ailleurs été développé par certains penseurs radicaux). Évidemment, le problème c’est que la Sécu c’est vraiment bien et que c’est une extraordinaire invention.

[Collectif, De l’autogestion – Théories et pratiques, éditions CNT-RP, 352 pages, 15 euros

>http://www.cnt-f.org/de-l-autogestion-theories-et-pratiques.html]

L’autogestion en pratiqueS

Miracle ! Un livre sur l’autogestion consacré à des pratiques. De maintenant. Et presque que d’ici.

Miracle ! Un livre sur l’autogestion consacré à des pratiques. De maintenant. Et presque que d’ici.

L’autogestion en pratiqueS est un petit livre, 116 pages (8 €) qui, à travers quatre entretiens, présente quatre structures autogérées dont trois en France. Simple, direct, facile à lire, un livre qui donne envie.

Une boulangerie à Montreuil-sous-bois

En mai 2010, un jeune libertaire, ayant une formation de boulanger, décide de créer une boulangerie autogérée à Montreuil-sous-bois, La Conquête du Pain. Implantée à la lisière du Montreuil « bobo » et du Montreuil « prolétaire », elle connaît assez rapidement le succès, notamment grâce à la fourniture de nombreuses Amap. Ils sont aujourd’hui six ou sept. Tout au long de l’entretien, Pierre ne cesse de souligner les réussites et les difficultés : une production de qualité, mais qui ne soit pas destinée qu’à ceux qui ont les moyens ; l’égalité dans le travail, dans le pouvoir et dans l’argent, pas toujours facile à réaliser face aux différences de compétences et d’investissement ; la pénibilité du travail et le sexisme régnant dans l’artisanat boulanger.

Un lycée autogéré

Il s’agit du lycée autogéré de Paris. Nous avons rendu compte ici de ce lycée pas comme les autres et de leur livre Une Fabrique de Libertés – Le Lycée autogéré de Paris. Plusieurs personnes, enseignants et élèves, sont interviewées et donnent une version courte de cette expérience pédagogique plus que trentenaire et hors du commun.

Une scierie sur le plateau de Millevaches

Nous avons également rendu compte ici de la scierie Ambiance bois, de leur livre Scions… travaillait autrement et des festivités de leurs 25 ans d’existence. Un entretien avec Marc présente le fonctionnement, les objectifs, les succès et les difficultés de cette scierie de 23 salariés.

Des métallos en Argentine

Il fallait bien tout de même un peu d’Amérique latine ! Après une inévitable mise en perspective de la situation économique, sociale et politique des années 1990-2000, c’est la présentation par l’un des coopérateurs d’une micro-entreprise de métallurgie qui est faite. Certes, le contexte argentin et l’extrême pauvreté joue son rôle, mais il s’agit bien d’une initiative propre de quelques ouvriers (lsix ou sept), pour s’en sortir et travailler comme ils l’entendent.

La simple envie de s’autogérer

Le grand intérêt de ce petit livre est de ne présenter que des structures d’aujourd’hui qui ont été voulues autogérées dès le départ par leurs créateurs et non pas contraintes par des difficultés économiques. On peut donc avoir simplement envie de travailler, de fonctionner différemment, de manière égalitaire, sans hiérarchie d’argent et de pouvoir. Ce désir est reconnu comme tel dans l’introduction, et ce n’est pas si fréquent dans les écrits traditionnels ou actuels des libertaires, des alternatifs et autres organisations de « la gauche de la gauche ».

Cette introduction souligne tout l’intérêt de ces structures pour leur aspect pédagogique et expérimental quant à l’autogestion, même si elle relève leur caractère partiel et leurs difficultés d’existence au sein du système capitaliste. Les personnes interviewées évoquent d’ailleurs d’elles-mêmes ces difficultés, qui ne relèvent en outre pas forcément du système capitaliste environnant proprement dit.

Un petit livre simple, concret et enthousiaste qui pourra donner envie de changer de vie. C’est plus simple qu’on ne croit, même si c’est aussi se mettre beaucoup de difficultés sur le dos aussi.

Collectif, L’autogestion en pratiqueS, , éditions Albache, 116 pages, 8 €

Les sentiers de l’utopie

Un excellent livre sur quelques lieux emblématiques d’une partie du mouvement autogestionnaire actuel à travers l’Europe. Avec quelques défauts.

Un excellent livre sur quelques lieux emblématiques d’une partie du mouvement autogestionnaire actuel à travers l’Europe. Avec quelques défauts.

Pourquoi pas « ici » comme « maintenant » ?

On pourra être irrité par la base même du projet du livre. Les auteurs ont semble-t-il remué ciel et terre pour trouver, en Europe (!), des lieux autogérés et sont tout fiers d’avoir l’embarras du choix avec une trentaine de lieux (ils en ont finalement retenus onze). L’auteur de ces lignes, sans avoir remué ciel et terre, connaît une bonne trentaine de structures autogérées rien qu’en France et, en mobilisant amis et relations, on irait bien au-delà de la centaine. Ceci pour dire que le projet même du livre laisse croire que les projets autogérés sont rares et qu’il faut voyager loin et longtemps pour les trouver. Du moins ne nous fait-il pas l’habituel coup de l’Amérique latine, mais l’autogestion c’est, une fois de plus, ailleurs, loin. Répétons-le, n’importe qui, où qu’il se trouve, peut trouver dans un rayon de 100 km autour de chez lui autant de structures autogérées que les auteurs en ont visitées en Europe, et d’une aussi grande variété. L’autogestion, c’est maintenant et surtout ici !

Cette irritation est d’autant plus grande que les auteurs sont extrêmement écologistes et critiques à l’égard de ce qui ne l’est pas assez à leurs yeux. Or, en traversant l’Europe en camion-camping-car (plus de 10 000 km), ils ont probablement dépensé leur « empreinte écologique » (dont ils nous parlent abondamment par ailleurs) pour plusieurs années. On aurait été intéressé tout autant par un tableau qui se serait limité au Royaume-Uni ou à la France (l’un des auteurs est anglais, l’autre est française) et ce tableau n’aurait pas été plus incomplet en termes de variété des projets.

Les communautés autogérées c’est bien mais ce n’est pas tout

Second sujet d’irritation, le choix du type de lieux sans que ce soit explicite. L’écrasante majorité des lieux est constituée de structures communautaires, pour l’essentiel à vocation agricole et rurale. Pourquoi pas. Mais il aurait mieux valu alors se limiter à cela. Au moins autant écologistes qu’anarchistes, les auteurs n’ont sélectionné que deux lieux « industriels » et ils ne peuvent s’empêcher d’être assez critiques, non seulement sur la nature de la production mais aussi sur l’organisation. Curieusement, seuls ces deux lieux présentent des problèmes de pouvoir et de leadership charismatique, comme si finalement tout allait ensemble : le type de production et l’attention à l’autogestion (1). Fondamentalement intéressés, y compris par projet personnel futur, par les communautés écologistes autogérées, les auteurs auraient mieux fait de s’en tenir à cette partie du mouvement autogéré dont ils montrent très bien la vitalité et l’intérêt qu’elle présente pour tout le mouvement. Si les auteurs manifestent une grande réserve à l’égard de ce qui n’est pas écolo et communauté rurale, ce n’est pas une raison pour leur rendre la pareille : nous ne sommes pas si nombreux à s’investir dans des projets autogérés (ou autogestionnaires) pour négliger les apports de chacun. La gauche radicale « marxisante », les anarchistes, les autogestionnaires, les entreprises autogérées et les communautés ont à s’enrichir les unes les autres de manière critique mais aussi intéressée et bienveillante.

Une description minutieuse, vivante et dynamisante des communautés autogérées

C’est dans la description des communautés autogérées écologistes que le livre est vraiment excellent. Bien écrit, très vivant, il rend compte des projets et des pratiques à la fois de l’intérieur, en donnant abondamment la parole aux intéressés, et de l’extérieur en apportant un point de vue plus distancié, des sensations, des impressions. La variété des lieux choisis permet d’éviter ce qui pourrait être très répétitif : de l’occupation temporaire d’un aéroport au projet de permaculture en passant par une école anarchiste autogérée, un squat agricole péri-urbain, une communauté rurale mais émettant une radio libre, de l’Angleterre à la Serbie et de l’Espagne au Danemark, d’une structure de quelques mois aux institutions quarantenaires de Christiania et Longo maï, l’éventail est large et les expériences et pratiques diverses.

Les auteurs insistent certes sur les aspects écologistes (vous saurez donc tout, ou presque, sur la permaculture, l’irrigation en zone aride, le tri des semences…) mais aussi et surtout sur les relations interpersonnelles et les mécanismes anti-hiérarchiques et d’autogestion mis en œuvre dans chaque lieu. Ces mécanismes peuvent être très structurés ou inexistants, immuables ou temporaires. Périodicité des réunions, organisation de tour de paroles ou non, présence ou non d’un « facilitateur », contenu, prises de décision, etc. ; organisation des tâches, collectives et individuelles, rotation des tâches, intensité du travail, etc. ; relations interpersonnelles, intégration des nouveaux, relations avec l’extérieur, etc ; ressentis personnels des membres à propos du projet, de son évolution, de ses aspects positifs et négatifs, etc. ;tout est décrit avec précision de la diversité des pratiques.

Massivement positif sur ces expériences, le livre peut être soupçonné de manque de distance et d’analyse. Il n’en est probablement rien : une des structures françaises présentées appartient au réseau Repas et nous la connaissons donc assez bien ; or, les auteurs relèvent très bien les principales difficultés que présentait le projet dés l’origine (ils s’y sont rendus alors qu’il n’avait que quelques mois) et qui se traduisent dans les conflits actuels.

Un livre qui donne envie (2).

Isabelle Frémeaux et John Jordan, Les sentiers de l’utopie, collection Zones, édition La Découverte, février 2011, 320 pages, 25,40 euros

Le blog du livre-film

(1) On notera toutefois qu’une communauté fait également l’objet d’une critique de fond : celle orientée fondamentalement sur « l’amour libre », pour dire vite.

(2) Simultanément au reportage écrit, les auteurs ont réalisé un film ; le livre contient donc un DVD du film.

Une Fabrique de Libertés – Le Lycée autogéré de Paris

Pour commémorer ses 30 ans, le lycée autogéré de Paris vient de publier Une Fabrique de libertés – Le lycée autogéré de Paris. Un livre qui lui ressemble.

Pour commémorer ses 30 ans, le lycée autogéré de Paris vient de publier Une Fabrique de libertés – Le lycée autogéré de Paris. Un livre qui lui ressemble.

Le lycée autogéré de Paris a été créé en 1982, à peu près en même temps que le lycée expérimental de Saint-Nazaire, le collège lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair et le centre expérimental pédagogique maritime en Oléron. Ces quatre lycées expérimentaux ont été les seuls agréés par le ministère de l’Éducation nationale à la suite de l’élection de François Mitterrand et à la nomination d’ Alain Savary comme ministre de l’Éducation nationale, et ils existent toujours aujourd’hui.

Le livre est divisé en deux grandes parties : la première présente les différents aspects du LAP (pédagogie, fonctionnement…) et la seconde le récit de la première année scolaire 1982-83.

Une description en marqueterie du fonctionnement du LAP

La première partie, « Fabriquer de la liberté », est l’addition organisée de textes écrits par des enseignants et des élèves. Trois grands thèmes organisent les textes de la première partie :

La pédagogie (probablement pour équilibrer les chapitres, ce thème est un peu artificiellement divisé en deux chapitres) avec des textes sur la libre fréquentation (grand principe de fonctionnement du LAP et objet semble-t-il d’interminables interprétations au fil du temps) ; l’accompagnement des élèves ; le travail par projets et en ateliers ; l’interdisciplinarité (ou pluridisciplinarité, voire métadisciplinarité !) ; les voyages.

L’autogestion avec des textes sur les différentes instances de prises de décisions que le LAP s’est donné : assemblée générale, réunion générale de gestion, commissions (tout particulièrement la commission justice), réunion d’équipe d’enseignants (avec en particulier la question de la cooptation des nouveaux enseignants).

L’intégration avec des textes sur comment enseignants comme élèves ont vécu leur intégration et leur compréhension progressive du fonctionnement du LAP.

Selon le principe même du LAP, chaque auteur a écrit librement et les textes sont très personnels. Cela va du texte théorique (un peu indigeste…) au portrait satirique (« Le syndrome du lycéen sans cartable ») en passant par le simple témoignage ou le descriptif de fonctionnement.

Une première année mouvementée

La seconde partie, « 1982-1983, la première année du LAP », est écrite par l’un des fondateurs à partir de ses très nombreuses notes de l’époque, de documents… et de souvenirs. Les rencontres et les envies initiales, les démarches et négociations administratives (et médiatiques), l’ouverture dans des conditions matérielles insensées, la mise en place du fonctionnement autogéré (pas si différent de celui d’aujourd’hui semble-t-il), les conflits (souvent violents) entre les enseignants, entre les élèves et entre les élèves et les enseignants, les AG houleuses, la continuation permanente des négociations avec le ministère pour le maintien de l’expérience, l’évaluation interne et externe (non sans difficultés) de l’expérience, l’atténuation des conflits, des témoignages d’élèves…

Un livre qui ressemble au LAP

Un reproche ?

Cette remarque pourrait être un reproche. Nous, lecteurs, ne sommes pas au LAP et nous attendions peut-être un exposé plus « académique », avec un exposé construit, argumenté et complet du fonctionnement du LAP et de son évolution. La juxtaposition de textes, certes organisée, ne répond guère à cette demande, sauf peut-être le chapitre sur le fonctionnement autogéré du lycée, le mieux construit et le mieux écrit (et c’est tant mieux en ce qui concerne la thématique de ce site).

Certes, aucun sujet n’est totalement absent, encore qu’il n’y a vraiment rien sur les données de base de la sociologie comme l’âge, le sexe, l’origine socioprofessionnelle, etc. des enseignants comme des élèves et sur les rapports hommes/femmes, aussi bien côté enseignants que côté élèves. Mais nombre de sujets sont simplement évoqués par un texte et on aimerait souvent en savoir plus et plus complètement. Par exemple, peut-être les spécialistes en pédagogie s’y retrouveront-ils dans les différents textes, mais le lecteur ordinaire note qu’il y a des références à Freinet et à l’analyse institutionnelle, au moins à l’origine, mais on ne sait pas précisément si il y a un corps d’objectifs et de méthodes pédagogiques partagé par les enseignants et lequel. On ne sait pas non plus ce qu’il en est finalement de la préparation au bac pour ceux qui la choisissent. Autre exemple, on ne sait pas non plus sur quels critères se fait le recrutement des élèves.

Dernier exemple (il y en aurait bien d’autres) : le tirage au sort. Il est évoqué une fois (pour dire qu’il n’a pas été retenu, sans plus) dans le récit de la première année. Or, il pourrait être un outil pédagogique pour signifier « tout le monde peut faire ce qu’il y a à faire », pour organiser de manière égalitaire la prise en charge du fonctionnement et lier ainsi autogestion et responsabilité. Ce fondement de la démocratie n’existe plus que dans les jurys d’assises… mais pas dans la commission justice du LAP, alors même que le texte la concernant souligne la démagogie dans le processus électoral. Pourquoi donc l’obsession de la démocratie élective et représentative ?

Une réalité

En fait, il est probable que ce livre ne pouvait pas être autrement dans la mesure où il était écrit par le LAP. Ses auteurs nous invitent comme si nous étions de nouveaux élèves ou de nouveaux enseignants à nous intégrer au LAP. Or, deux textes, l’un d’un enseignant et l’autre d’un élève, montrent très bien ce que processus a de lent, de progressif, d’incompréhensible, souvent apparemment d’incohérent ou de contradictoire. Le lycéen comme l’enseignant expliquent qu’il leur a fallu des mois , quelquefois des années, et uniquement par la pratique et dans la relation à l’autre, pour comprendre le but et la raison de telle ou telle activité ou telle ou telle procédure de fonctionnement. Le lecteur subit un peu la même situation quand il commence le livre et peut se dire « Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Où veulent-ils en venir ? », mais peu à peu la vision s’étoffe, se complète et acquiert de la cohérence, mais jamais complètement…

Il est probable qu’un exposé « académique » sur le LAP ne donnerait au fond qu’une vision plus partielle et partiale de ce qu’il est vraiment, y mettrait un ordre qui ne serait qu’un des multiples ordres sous-jacents à toute pratique. Le grand mérite de ce livre est d’essayer de nous montrer cette multiplicité (et cette remarque n’est en rien une concession à la « complexité » évoquée par l’un des textes).

Une Fabrique de Libertés – Le Lycée autogéré de Paris, éditions Repas, 2012, 430 pages, 23 €

Créateurs d’utopies – Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire

La parution de cet ouvrage a été annoncée par son auteur sur ce site aux fins de souscription. Il est désormais disponible et permet une note de lecture. Passionnant.

La parution de cet ouvrage a été annoncée par son auteur sur ce site aux fins de souscription. Il est désormais disponible et permet une note de lecture. Passionnant.

Un projet de livre qui a évolué

Le sujet initial de l’ouvrage était l’autogestion en France. Ce qu’elle avait été dans sa période faste des années 1960-1970 et ce qu’il pouvait en rester éventuellement aujourd’hui. Devant le constat actuel de l’absence presque complète du mot mais de l’existence de pratiques, la démarche a évolué : « La méthodologie qui a semblé la plus appropriée est celle de l’enquête auprès de personnes dont la vie militante et (ou) professionnelle ferait référence à des pratiques collectives non hiérarchisées et à l’autonomie, c’est-à-dire aux bases mêmes de l’autogestion. » De là l’évolution du titre de l’ouvrage qui était initialement Rêve d’autogestion, le mot autogestion étant relégué dans le sous-titre, « mélangé » aux notions de démocratie et d’économie sociale et solidaire. Mais le contenu est là, et il est passionnant.

Des témoignages de pratiques

Le livre est presque entièrement construit sur des témoignages de personnes ayant eu ou ayant toujours des pratiques autogestionnaires. Beaucoup dans les années 1970, mais aussi dans les années 1980, 1990 et aujourd’hui. Ces témoignages de plusieurs générations montrent la constance des thématiques à travers des pratiques qui évoluent, plus ou moins. Les différents chapitres traitent des principales thématiques : écologie, ville, féminisme, école, entreprise.

L’ouvrage n’a pas vocation à être un recensement exhaustif, impossible, de tout ce qui s’est fait et se fait encore. Des exemples sont choisis dans chacun des thèmes : bien sûr, Lip pour l’entreprise , mais aussi les Tanneries d’Annonay ; bien sûr le Larzac pour l’écologie, mais aussi les paysans-travailleurs ou le nucléaire ; et la Villeneuve de Grenoble, le MLAC, le lycée de Saint-Nazaire… Cela laisse assez de place pour que les témoignages soient divers, complets, nuancés et très souvent émouvants.

Chaque témoignage contient à la fois le récit d’une pratique et une réflexion sur cette pratique. On est ainsi dans une théorisation très concrète des pratiques et des problèmes qui sont apparus. Seul le premier chapitre se livre à une présentation théorique des origines de l’autogestion au XIXe et au début du XXe siècles ; présentation des courants politiques libertaires, marxistes et chrétiens. On est alors d’autant plus loin des pratiques que tout ce qui concerne les mouvements de sociétés de secours mutuels (ancêtres des mutuelles), de coopératives de production et de coopératives de consommation du XIXe siècle est renvoyé en introduction du dernier chapitre consacré à l’économie sociale et solidaire. Cette absence dans le premier chapitre fait alors manquer la continuité des pratiques, ensuite si bien montrée pour les cinquante dernières années, qu’il s’agisse de revendications autogestionnaires, de luttes autogérées ou de lieux autogérés.

Un livre sur le PSU, la CFDT… et les chrétiens

La plupart des témoins des années 1960-1970 ont été au PSU, et il en va souvent de même pour les décennies suivantes, pour peu que les protagonistes aient été majeurs dans les années 1970. La méthodologie de la recherche n’étant pas indiquée, il est difficile de savoir si il s’agit de la résultante de l’appartenance politique des auteurs induisant leur réseau de connaissances ou d’une donnée objective consécutif à un sondage ou un tirage aléatoire. Ne soyons pas trop pointilleux ; il est vrai que l’autogestion a été essentiellement portée dans les années 1960-1970 par la CFDT et le PSU comme c’est très bien montré au terme du premier chapitre par les témoignages, notamment de Michel Rocard (qui surprendront les plus jeunes qui ne connaissent que le Rocard d’aujourd’hui) ; il n’est donc pas étonnant d’en retrouver les militants dans les pratiques.

Ce qui est très bien rappelé dans l’ouvrage est l’apport très important, via les mêmes PSU et CFDT, du christianisme social à l’autogestion. JAC, JEC, JOC, ACO, La Vie nouvelle, aucune des composantes n’est oubliée. Il n’est donc là aussi pas surprenant de retrouver dans les itinéraires des témoins le passage dans ces différentes organisations, voire souvent dans le scoutisme.

Et les autres alors ?

Si ce rappel de l’apport du christianisme social, via le PSU et la CFDT, à l’autogestion est d’autant plus important qu’il est probablement largement ignoré des générations actuelles, l’ouvrage pèche par l’absence de trois apports non négligeables : les libertaires, les mouvements d’éducation populaire laïques et le mouvement communautaire.

Témoignage pour témoignage, l’auteur de ces lignes peut fournir un très grand nombre d’exemples de communautés et de lieux de vie autogérés, d’associations d’éducation populaire (CLAJ, Peuples et cultures…), de lieux culturels ou conviviaux autogérés et d’entreprises autogérées d’hier et d’aujourd’hui sans aucune origine religieuse de leurs membres.

On peut noter d’ailleurs que le PSU est présenté du point de vue rocardien, de manière partielle (même si ce qui est dit est juste), voire partiale : les « gauchistes » entrés en force au PSU après mai 68 sont présentés comme perturbateurs et assez « dangereux », trop « marxistes-léninistes », donc « autoritaires », donc peu autogestionnaires. Vision tout à fait fausse. Les rocardiens ont en effet évolué comme on sait après leur départ au PS et l’échec retentissant de leur tentative d’y faire adopter l’autogestion (adoption purement opportuniste qui aura duré cinq ou six ans), c’est-à-dire au mieux vers l’économie sociale et solidaire mais de manière assez peu autogestionnaire, tandis que les seuls aujourd’hui à défendre officiellement l’autogestion sont les Alternatifs, fruits de différentes recompositions de tendances dites « gauchistes », du PSU et de la Ligue communiste d’antan (ce qui n’empêche pas de pouvoir trouver très discutables leurs positions). Sans oublier bien sûr les libertaires.

Économie sociale et économie solidaire

Le dernier chapitre est consacré à l’économie sociale et solidaire. Son principal mérite, et il n’est pas mince, est de présenter, toujours sous forme de témoignages, une dizaine d’entreprises actuelles de l’ESS, plus ou moins autogérées.

Le chapitre débute par une présentation historique de l’ESS. Elle est assez bien faite jusqu’aux années 1970. Mais elle pèche un peu sur son renouveau dans les années 1970 et surtout sur l’apparition de l’économie solidaire venue s’adjoindre à l’économie sociale.

Curieusement, étant donné le ton très rocardien de l’ouvrage et le long entretien avec Michel Rocard même, rien n’est dit sur le rôle essentiel joué par celui-ci et les siens dans la renaissance de l’idée d’économie sociale et sa structuration en mouvement dans les années 1970, dans la loi de 1983 sur l’économie sociale, dans la création de la délégation interministérielle à l’économie sociale et dans celle du secrétariat d’État à l’économie sociale dans le premier gouvernement Mauroy.

Plus grave, l’apparition de l’économie solidaire est réduite à presque rien. Il s’agirait d’un simple rappel à l’économie sociale d’être solidaire, ce qui serait sa vocation d’origine. L’auteur peut alors écrire : « L’ESS se définit en premier par ses activités et son utilité sociale et non par sa nature juridique et économique ». Rarement la mise en cause des valeurs fondamentales d’origine de l’économie sociale depuis les années 1980 (mise en cause renouvelée avec la notion actuelle d’« entrepreneurs sociaux ») n’aura été traitée avec une si rapide pirouette. Les valeurs fondamentales de l’économie sociale, c’est un collectif de personnes qui prend en charge une activité (production, consommation, gestion d’un risque…), sans objectif de profit financier individuel, avec pour principe « une personne = une voix ». Il ne s’agit donc ni d’activités prédéfinies (n’importe quelle activité peut entrer dans le champ de l’économie sociale) ni d’« utilité sociale » (notion en fait attribuée par les pouvoirs publics, alors qu’il s’agit en économie sociale d’utilité collective librement définie par les membres du collectif). La nature juridique est alors essentielle pour l’économie sociale puisqu’il s’agit de fixer de manière intangible qu’il s’agit d’un collectif et qui fonctionne sur le principe « une personne = une voix ». Donc, un travailleur indépendant, ce n’est pas de l’économie sociale, et une société de capitaux (Sarl, SA) ce n’est pas de l’économie sociale.

Il n’est pas question ici de jugement de valeur (encore que…), mais de délimitation de notions. L’économie sociale c’est une histoire collective, sans profit, fonctionnant démocratiquement (il s’agit bien sûr d’un idéal). L’économie solidaire c’est faire le bien (insertion, environnement, etc.), individuellement ou collectivement, démocratiquement ou non, de manière intéressée ou non. Cette économie solidaire est apparue à la fin des années 1970 et est intimement liée à l’apparition des notions d’exclusion et d’insertion, elles-mêmes principaux instruments de la destruction des notions de classes et de luttes de classes. En poussant le bouchon un peu loin, on peut se dire que les chrétiens qui n’avaient que fugitivement admis la lutte de classes, si fondamentalement contraire à toute leur tradition, se sont engouffrés dans la brèche. On retrouvait des pauvres à sauver sans trop se poser la question du pourquoi.

Bref, si une notion peut être porteuse d’autogestion, c’est bien l’économie sociale et son formalisme juridique. Autre chose est la critique qu’on peut faire de son fonctionnement réel.

À noter qu’il est à plusieurs reprises évoqué par des témoignages que le statut de scop n’a pas été adopté à cause des difficultés qu’il entraînait vis-à-vis de l’environnement économique, les scop bénéficiant d’avantages concurrentiels très mal vécus par les entreprises du secteur marchand (clientes ou fournisseuses). On peut se demander de quels avantages il s’agit puisque la seule exonération dont bénéficient les scop est celle de la contribution économique territoriale (ex taxe professionnelle), ce qui ne constitue pas un avantage si considérable. Les mythes entretenus par le Medef à l’égard des mondes associatif et coopératif ont la vie dure.

L’égalité et la rotation des tâches

Si l’égalité dans la prise de décision est revendiquée dans tous les témoignages d’hier comme d’aujourd’hui, il n’en va pas de même de l’égalité financière. D’ailleurs, même dans l’égalité dans la prise de décision, elle est visiblement largement battue en brèche dans les entreprises actuelles présentées dans le livre. Effet de l’économie solidaire ? Les compétences sont inégales, et il n’est pas pensable de se passer, a minima, du filtre de la démocratie représentative, voire de restreindre la décision aux dirigeants, libre à la base de ne plus les élire à l’assemblée générale suivante. La démocratie directe qui s’admet bien dans les luttes semble bien difficile à concevoir dans le fonctionnement d’une entreprise ; deux entreprises seulement y échappent (du moins dans le livre, car dans les entreprises du réseau Repas, c’est pratiquement la règle).

Ce sont les deux mêmes entreprises (La Péniche et Ardelaine) qui pratiquent l’égalité salariale, encore plus définitivement rejetée par les autres. Quant aux années 1970, cette revendication n’apparaît jamais, sauf un cours instant pour le partage des recettes de vente de montres de Lip : Piaget dit en AG que ce serait mieux dans l’idéal, mais que les crédits, etc. ne sont pas les mêmes pour tous et que dans le souci de rester tous unis, il vaut mieux respecter la hiérarchie des salaires.

Retrouver l’ampleur de la revendication égalitaire à cette époque serait un gros travail. Toujours témoignage pour témoignage, l’auteur de ses lignes a souvenir qu’elle était assez importante puisqu’une des revendications de la CFDT de l’époque était les augmentations égales pour tous (100 F pour tous par exemple), ce qui tendait à réduire inexorablement les écarts de salaires sans brutalité. Il en reste toutefois un petit quelque chose puisque toutes les entreprises présentées insistent sur la faiblesse de l’échelle des salaires, notion en effet traditionnelle dans l’économie sociale en général. Mais, étant donné leur taille modeste en termes de chiffre d’affaires et de salariés (une seule atteint 8 millions d’euros et une seule 40 salariés, toutes les autres étant inférieures à 20 salariés, voire à 10) et le type d’activités exercées, des écarts de salaires de 1 à 2 à 1 à 4 ne sont pas particulièrement égalitaristes, même si ils seraient un peu supérieurs dans le secteur marchand.

Enfin, toujours les deux seules mêmes structures parlent de la rotation des tâches pour assurer une meilleure connaissance par tous de tous les aspects de l’entreprise. Démocratie directe, rotation des tâches et égalité financière apparaissent ainsi comme les pierres de touche d’un fonctionnement irrécupérable par le capitalisme.

Créateurs d’utopies – Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire, Pierre Thomé, co-édition Adels et Yves Michel, 2012, 300 pages, 22 €