Salarié sans patron ?

Béatrice Poncin, éditions du Croquant

Avec un titre pareil, on va forcément voir. Ce n’est pas ce qu’on pourrait croire. Il s’agit de scop d’activité et d’emploi. C’est une forme de scop particulière qui regroupe des personnes exerçant individuellement des activités différentes mais sous le statut d’une scop.

Béatrice Poncin, éditions du Croquant

Avec un titre pareil, on va forcément voir. Ce n’est pas ce qu’on pourrait croire. Il s’agit de scop d’activité et d’emploi. C’est une forme de scop particulière qui regroupe des personnes exerçant individuellement des activités différentes mais sous le statut d’une scop.

Cela varie de la couveuse abritant des « porteurs de projet » en insertion au groupement de travailleurs indépendants. Le livre est le résultat d’une étude approfondie et son grand mérite est d’arriver à intéresser sur un sujet à la longue, disons-le, un peu fastidieux et aride. D’abord, une galerie de portraits de « porteurs de projet ». Puis, celle des scop qui les accueillent. Enfin, un retour plus synthétique et théorique sur les fonctionnements, les objectifs, la diversité, les rapports aux institutions, etc. Beau travail de l’auteur pour faire apprécier l’intérêt de ce type d’initiative, en particulier par l’attention apportée aux personnes et l’importance de la dimension humaine.
Oui, mais l’autogestion ? Elle est à peu près absente en ce qui concerne l’égalité, qu’il s’agisse d’argent ou de pouvoir. Cela n’est pas une préoccupation: il faut des dirigeants et il faudrait qu’ils soient bien rémunérés. En ce qui concerne l’aspect collectif, il est par le principe même réduit: chacun exerce son activité en toute indépendance et mutualise simplement les fonctions techniques de gestion. En revanche, le livre aborde abondamment les questions de l’autonomie et de la responsabilité. Il faut bien dire qu’on est souvent, bien que l’auteure s’en défende, au bord de l’apologie de l’individualisme et de l’« entreprenariat ». Au bord seulement. Et il faut bien garder à l’esprit qu’autonomie et responsabilité sont des conditions essentielles des fonctionnements autogestionnaires. Elles sont même prioritaires à certains moments de la pensée libertaire, de Proudhon à Giono.

Editions du croquant, 2004
236 pages, 12 euros

Changer le monde sans prendre le pouvoir ?

Contre Temps n° 6, février 2003

Éditions Textuel, 208 pages, 21 euros

Contre Temps n° 6, février 2003

Éditions Textuel, 208 pages, 21 euros

D’accord, on n’est pas en avance ! Mais ce n’est pas une raison pour ne pas rendre compte de la lecture d’un livre au titre si attirant.

En fait, c’est une revue qui a le format d’un livre. Comme en plus ce > numéro à l’air visiblement issu d’une rencontre, d’un colloque (cela aurait pu d’ailleurs être indiqué), il a les défauts de ce genre de reconstruction d’un livre à partir de contributions un peu disparates.

Trois parties :

nouveaux mouvements sociaux et anti globalisation ;

zapatisme ;

anarchismes et marxismes (cette dernière dimension traversant en fait tout le numéro).

Ceux qui s’intéressent à chacun des sujets y trouveront leur compte : les contributions sont d’un bon niveau, toutes issues des « courants de la radicalité critique » comme s’intitule la revue (c’est-à-dire des marxistes, plutôt issus du trotskisme, et des anarchistes et libertaires…).

Pour ce qui nous concerne (l’autogestion), on lira l’article sur le syndicat Sud. Bien que se limitant strictement à ce qu’est ce syndicat, ses pratiques et ses analyses aujourd’hui, il fait immanquablement penser à la meilleure part de la CFDT des années 1970, au beau temps, au moins médiatique, de l’autogestion : des militants ouvriers et employés aux valeurs solides, à la fois tentés
et méfiants à l’égard des utopies autogestionnaires. On lira également la partie (quatre articles) consacrée au zapatisme. Loin de nous l’idée de sombrer dans un quelconque exotisme, mais quels que soient nos âges, on a eu droit à une de ses formes (Chine, Cuba, Yougoslavie…).

La réalité actuelle des expériences d’ici est de plus malheureusement assez absente de ces contributions : pas de descriptions, pas de témoignages, etc. Mais la discution théorique entre les auteurs est intéressante et pose beaucoup de bonnes questions directement en rapport avec le titre :
est-ce que changer vraiment le monde ce n’est pas supprimer le pouvoir partout où il est ? Est-ce que prendre le pouvoir ce n’est pas forcément perpétuer le monde existant ? Evidemment, c’est quand même écrit par des philosophes et autres grands penseurs. Mais au delà des prérequis théoriques et des références livresques, il y a une lecture des idées et des questions de base accessible à tous. Il faut oser ne pas se laisser impressionner.
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Libération de Sartre à Rothschild

Pierre Rimbert

Éditions Raisons d’agir, 144 pages, novembre 2005, 6 euros

Cela aurait pu être aussi un livre sur l’autogestion. Libération a été autogéré pendant 4 ou 5 ans au début. Et vraiment autogéré ; avec égalité des salaires, participation de tous à tout, etc. Cela n’a pas duré. C’est ce qu’explique très bien le livre. D’une part
en détaillant à partir du début des années 1980 les différentes « ouvertures du capital » qui ne devaient jamais remettre en cause la ligne rédactionnelle du journal. Elles ont bien sûr tout changé, la propriété du capital restant, quelles que soient les prétendues précautions prises, un des meilleurs critères de la nature véritable d’une entreprise et de son mode de fonctionnement. D’autre part et sur
un plan sociologique, le livre analyse; en particulier dans une plongée rétroactive (jusqu’aux années 1930 !), les milieux « modernistes » qui ont soutenu le changement de Libération.

L’analyse du champ, très bourdieusienne, est très intéressante. Du coup, on regrette un peu le caractère trop global de l’analyse : ce ne sont pas
tous les mendésistes, tous les cfdtistes, tous les anciens du PSU, tous les rocardiens, toute la deuxième gauche, tous les hauts fonctionnaires planificateurs, etc. qui ont soutenu Libération, voire même simplement en ont été lecteurs. Très loin de là. Que Libération à partir des années 1980 en soit issu, la démonstration est très bien faite. De quelle partie de ce vaste champ il est
l’émanation, c’est moins bien expliqué. C’est un peu problématique parce que, justement, l’autogestion est aussi en grande partie issue de ce vaste champ.

Lorsque le PCF flirtait avec l’autogestion

Parce que gueuler c’est bien, mais que savoir ce qu’on veut à la place de ce merdier, c’est encore mieux (et parce qu’il faut bien occuper ses soirées d’hiver), je lis en ce moment « Voyage à l’intérieur du parti communiste », d’André Harris et Alain Sédouy. En 1974, les auteurs du « chagrin et de la pitié » se font ouvrir les portes des principales instances du PCF, et s’entretiennent très librement avec des basistes sans grade et le gratin rouge, en pleine affaire Soljenitsyne, énorme retour de bâton anticommuniste au moment précis où il n’est pas impossible que le PCF, au coeur de l’union de la gauche, accède au pouvoir (ce qui en effraie plus d’un bien évidemment : c’est à eux que ce livre s’adresse). Un bien beau voyage dont voici un court extrait, intitulé « la nouvelle logique », par un de ses inventeurs, Philippe Hezog. Le programme commun était largement autogestionnaire.

Parce que gueuler c’est bien, mais que savoir ce qu’on veut à la place de ce merdier, c’est encore mieux (et parce qu’il faut bien occuper ses soirées d’hiver), je lis en ce moment « Voyage à l’intérieur du parti communiste », d’André Harris et Alain Sédouy. En 1974, les auteurs du « chagrin et de la pitié » se font ouvrir les portes des principales instances du PCF, et s’entretiennent très librement avec des basistes sans grade et le gratin rouge, en pleine affaire Soljenitsyne, énorme retour de bâton anticommuniste au moment précis où il n’est pas impossible que le PCF, au coeur de l’union de la gauche, accède au pouvoir (ce qui en effraie plus d’un bien évidemment : c’est à eux que ce livre s’adresse). Un bien beau voyage dont voici un court extrait, intitulé « la nouvelle logique », par un de ses inventeurs, Philippe Hezog. Le programme commun était largement autogestionnaire.

Philippe Herzog est l’homme du volet économique du programme commun. Sorti de polytechnique, il intègre l’école de l’Insee (après un an d’officier d’artillerie à Oran) et entre mollement en « communisme » au sein de la section étudiantes de l’institut puis se frotte « collectivement au marxisme », loin de l’élitisme individualiste républicain. C’est une révélation, le marxisme lui apparaît aussi cohérent que les mathématiques pures, mais bien plus pratique. En 1969, il se lance à fond dans l’élaboration programmatique et grimpe très vite dans la hiérarchie (puis devient un « réformateur » et crée « Confrontations Europe »).

Les auteurs le lancent : « parlons un peu d’avenir, vous vous réveillez au pouvoir :qu’est ce que vous faites ? que font vos adversaires ? ».

La réponse, c’est la « nouvelle logique » : des nationalisations rapides, en 3 mois… les capitaux peuvent être contraints de rester par la loi…

« Je n’ai pas la naïveté de croire que tout le monde sera conscient, dès le départ, de la nécessité de la participation, de l’intervention et aussi des responsabilités précises qu’il convient de prendre, mais un très grand nombre de gens ne peuvent qu’être attirés vers cette nouvelle forme de société… Dans cette première période, le risque de dégradation n’est pas énorme :[…] cet enthousiasme doit être précisément canalisé vers la solution de problèmes concrets comme : l’énergie, le contrôle des prix, l’inventaire de la production… »

Ensuite il est amené à préciser sa conception de la nationalisation, à ne pas confondre avec « étatisation ». Le programme commun était largement autogestionnaire. La preuve en 4 pages.

Faire de la politique autrement, les expériences inachevées des années 1970

Pourquoi intituler un livre « Faire de la politique autrement – Les expériences inachevées des années 1970 » alors que le livre ne porte pas sur ces sujets.

Pourquoi intituler un livre « Faire de la politique autrement – Les expériences inachevées des années 1970 » alors que le livre ne porte pas sur ces sujets.

Le livre est un bon livre de sciences politiques et d’histoires des idées, honnête, bien documenté, clair. Il informera, et/ou rafraîchira la mémoire, de ceux qui s’intéressent… à un autre sujet que celui annoncé. Une cinquantaine de pages sur trois cents, à la fin, traitent directement du sujet.

Les deux cents premières pages sont essentiellement consacrées à l’environnement du sujet : le mendésisme; le Plan des années 1950 et 1960; l’évolution des chrétiens, de la CFTC vers la CFDT mais aussi des différentes associations comme Vie nouvelle; les clubs et mouvements comme les GAM; la conquête de l’hégémonie sur la gauche par le PS, notamment par la reprise (récupération) des thèmes portés par le PSU et la CFDT, notamment l’autogestion. Le tout avec pour toile de fond le développement de la question du rôle et du fonctionnement des organisations, de celle de la réappropriation de la démocratie par les citoyens et de celle du proche, du local.

Tout cela est très intéressant et bien fait. C’est évidemment important pour comprendre les années 1970 et probablement aussi, au moins autant, les années 1980. Mais ensuite, il ne reste que peu de place pour ces années 1970: quelques pages, très théoriques, sur l’autogestion; quelques pages, assez bien faites, sur le rôle des féministes dans le questionnement du pouvoir; quelques pages sur l’écologie… C’est maigre.

Ce qui fait qu’on reste sur sa faim n’est pas tant l’absence presque complète de l’extrême gauche marxiste et libertaire que la faible part pour ce qu’il y a eu de plus novateur et de plus radical dans cette période. Ce livre est un bon livre d’histoire des idées sur la naissance et l’évolution de la deuxième gauche au cours des Trente glorieuses. Ce n’est pas sans liens avec l’autogestion, mais ce livre intéressera plus ceux qui s’interrogent sur les origines intellectuelles d’une partie de la classe politique et syndicale actuelle.

Télécharger la présentation du livre par l’auteur